dimanche 22 avril 2018

Poème n°1

PETIT HOMME SANS NOM

UN PEU D'HUMOUR POUR CE DEUXIÈME POÈME...

Je veux ici, vous conter la fabuleuse histoire
D’un petit homme très célèbre pour avoir
Été un jour à l’origine de la plus épique
Des batailles, bien qu’elle ne soit historique
Que dans la mémoire des seuls habitants
D’une province loin de tout, loin du temps ;
Cela commence dans le tout petit cimetière
D’un village sans nom, sans borne ni frontière…

On le met aujourd’hui en bière,
Le petit homme tout rond,
On le met aujourd’hui en terre
Le petit homme au visage rubicond,
Un beau discours de monsieur le Maire
Un beau sermon de monsieur le curé
Rappellent aux quelques vieux présents
Cette histoire dont le mort se porte garant…

Il naquit quelque part

Entre hier et naguère
Il naquit de sa pauvre mère
À côté d’un sinistre hangar
Par un petit matin de froidure
En tombant lourdement
Sur le pavé rond, gris et dur.
Quelle entrée en matière
Pour ce nabot, tout nu, tout blanc
Né sans lit, sans toit ni chaumière
Avec comme seul habit, une peau de maman !

Mais voilà qu’elle mourut de froid, de faim,

Sans même la main secourable d’un pèlerin ;
Alors, bébé pleura si dru, cria si fort
Que ses larmes attirèrent du renfort,
La rue jusqu’à présent déserte
S’emplit soudain de monde : des curieux, des badauds :
— La police,
— Un avocat,
— Un prêtre en chasuble verte,
— Des pompiers,
— Le croque-mort,
— Des salauds ;
Tous se précipitèrent autour du marmot
Qui braillait sans pouvoir dire un seul mot ;
Certains virent de suite qu’il ne possédait rien
Et disparurent au loin, vite et bien…

Le prélat, fort distrait, fit l’extrême-onction au gamin,

Revenu de sa méprise, il partit incertain
Et, psalmodiant, en perdit son latin ;
La police dans l’élan chargea les pompiers
D’emmener à la morgue le petit corps :
« Mais celui-ci n’est pas mort » !
Rétorqua le capitaine sûr de son métier ;
Le chef de la police gras et suiffeux
Sentant soudain son autorité ébranlée,
Plissa le front et d’un air sentencieux,
Prit les mesures idoines pour la restaurer ;
Il verbalisa la mère pour vagabondage
(elle qui vagabondait déjà dans les cieux !)
Puis il fit arrêter l’enfant nu
Qui implorait en hurlant aux nues,
Pour attentat à la pudeur, scandale et outrage
À un digne fonctionnaire en tenue ;
Alors la foule, sans retenue se mit à gronder
Et la police (par réflexe sans doute) se mit à charger ;

Dans ce tohu-bohu

Rien n’allait plus
Il se mit à pleuvoir des coups, des horions ;
Dans ce méli-mélo de combattants,
Dieu lui-même aurait eu quelque hésitation
Avant de reconnaître les bons des méchants.

Le Maire, en désespoir de cause, fut alerté,

Il se rendit sur-le-champ des hostilités,
Discourut sur la notion d’ordre et le respect,
Mais comme rien n’y fit,
Il se le tint pour dit ;
Il fit quérir le Sous-Préfet qui présidait un banquet
Mais ce dernier trop saoul pour endiguer les heurts,
Éructa quelques mots inintelligibles, voire muets ;
Le Maire le pria de retourner au champ sur l’heure.
Monsieur le Préfet à son tour fut alerté,
Il vint à la rescousse en toute hâte,
Quand il vit, des événements la gravité
Il déclencha, le Maire aidant, le plan « Fichus Pirates ».
Dès lors, sans se concerter, ils convoquèrent l’armée,
De terre pour le Préfet, de l’air pour le Maire ;
Avec tant de casques et de bérets entraînés,
Ordre et discipline revinrent vite de pair,
Quinze policiers, quatre pompiers et deux civils furent arrêtés
Pis encore, l’armée de terre fut elle-même amputée
De douze soldats (sûrement des salopards),
Molestés par quelques têtes de lard,
De l’autre armée… Celle de l’air ;

Enfin, le Préfet au vu de tout ce micmac pas très clair,

Délégua tous ses pouvoirs à monsieur le Maire
Avant d’aller défendre un moratoire sur le nucléaire.
Le premier élu de la commune qui n’était pas sot
Fit preuve de beaucoup de diplomatie et aussitôt
Félicita tous les chefs en présence pour leur efficacité.
Après le repli général des troupes, il harangua avec sévérité
Les prisonniers avant de les amnistier sans plus de procès ;
Il fit enlever le corps de la pauvre femme décédée
Puis adopta le rejeton afin d’éviter une nouvelle explosion ;
La population acclama le chef pour son abnégation.

Ainsi s’achève l’une des plus troublantes et curieuses pages

Que notre histoire contemporaine recèle à ce jour, c’est certain !
Et si vous ne me croyez pas, dépêchez-vous de prendre le train,
Puis le car qui vous emmènera au village sans nom, sans âge…
Vous verrez monsieur le Maire pleurer son fils un peu trop rond,
Vous verrez monsieur le Curé prononcer l’inévitable oraison
Pour ce petit homme qui ne laissera ni empreinte ni nom
Mais seulement cette histoire saugrenue avec peut-être un soupçon
De je ne sais quelle infime fragrance qui m’interpelle !

La vérité parfois ne manquerait-elle pas non plus de sel ?